L’AGNEAU ET LE LOUP
«Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups » ( Luc 10, 3 ).
La violence de l’agneau : il agresse par sa paix.
- L’agneau : 
  Oh Grand-mère, que vous avez de grands yeux ! 

- Le loup. 
  C’est pour mieux voir mon enfant, 
  pour mieux voir où est mon intérêt, 
  pour mieux suivre les courbes et les statistiques de mon profit, 
  pour déceler la paille dans l’œil de mon voisin et en rire, 
  pour imaginer des stratégies, des ruses, des fuites, des reniements, 
  pour être avisé et me trouver parmi les grands, les forts, les premiers, 
  pour organiser, ficeler, maîtriser et éviter tout imprévu dérangeant. 
  Bref, pour te voir mon enfant ! 
 
- L’agneau : 
  Oh Grand-mère, que vous avez de grandes oreilles ! 
 
- Le loup : 
  C’est pour mieux entendre mon enfant, 
  entendre et sentir d’où vient le vent, pour être adapté et me débrouiller, 
  épier ce qui se dit, surprendre les secrets et pouvoir alors manipuler, simuler, faire chanter, monnayer, 
  dresser l’oreille pour réagir à tant, me défendre, attaquer, me protéger, 
  m’entendre avec d’autres loups pour constituer une bande puissante, un cartel,  
  faire la sourde oreille pour ignorer  
  ce qui me gène, 
  ce qui, en moi, parle contre moi, 
  ce qui m’appelle dehors, ailleurs, par besoin. 
  Bref, pour trier mon enfant ! 
 
- L’agneau : 
  Oh Grand-mère, que vous avez de grandes dents ! 
 
- Le loup : 
  C’est pour mieux manger, mon enfant, 
  dévorer,  
  engloutir,  
  accaparer tout ce que je peux, 
  grossir et tout envahir, 
  par petits bouts  
  ou d’un seul coup,  
  selon mon humeur ou mon envie, 
  manger de l’arbre interdit du jardin, 
  détruire le concurrent, l’adversaire  
  ou simplement l’autre, 
  égorger les innocents,  
  bâillonner ceux dont c’est la mission de parler, 
  semer la terreur dans la ville. 
  Bref, pour mieux te manger mon enfant ! 
 
- L’agneau : 
  Oh Grand-mère, que vous vous trompez ! 
  Vous êtes dans la plus complète illusion ! 
  Car je sais moi ... 
  Je sais qu’il existe des choses inaliénables 
  que vous ne pourrez jamais me ravir. 
  Jamais vous ne parviendrez à vous emparer  
  de mes souvenirs, 
  de mon histoire, 
  de mes attaches. 
  Je sais que j’aime, que je suis aimé 
  et que de nombreux fils me relient. 
  Jamais vous ne serez capable de me voler 
  ma joie d’autrefois quand mon fils, en jockey vainqueur, sautait sur mes genoux, 
  notre main dans la main de tous les jours avec Odile, 
  le partage attentif avec qui veut bien s’y prêter. 
  Jamais vous n’arriverez à détruire en moi ce qui m’émeut ou me touche : 
  le soleil du soir dans les nuages, 
  l’apaisement du « Requiem » de Fauré, 
  le sourire de qui est heureux. 
  Jamais vous n’aurez le pouvoir de pénétrer là où je suis le seul à décider, à espérer, à construire. 
  Mon existence m’a été remise et depuis ce jour elle m’appartient : c’est moi seul qui peut désirer 
  l’offrir, 
  l’ouvrir, 
  la développer.
  Vous vous fourvoyez Grand-mère,  
  car ce que vous visez est intouchable quand c’est du vrai, 
  et vous confondez ainsi
  le faire,  
  l’avoir,  
  le paraître,  
  avec l’être. 
  Or, vous oubliez stupidement, Grand-mère,  

que « je suis » un agneau...