L’UNITE PLURIELLE 
 
COMMENT PRATIQUER « L’ETRE ENSEMBLE » SELON JESUS
Je suis, comme beaucoup, scandalisé par les thèses du Front National qui en fin de compte aboutissent à la division par l’appel au rejet des étrangers, au racisme, à la xénophobie et à l’ultra nationalisme. Mais derrière cela une question m’est posée : qu’est-ce donc au juste que l’unité entre les hommes ?
« Que tous soient un. Comme toi Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé » ( Jean 17, 21 ).
Ces paroles sont extraites de la prière que Jésus adresse à son Père, à la veille de sa mort. Avec le discours qui les a précédées elles constituent, en quelque sorte, son testament. Elles pèsent donc d’un poids tout particulier.  
De plus, je sens qu’elles correspondent à un besoin impérieux de nos sociétés où les invectives racistes et xénophobes se multiplient, où les clivages sociaux se creusent, où des génocides épouvantables se commettent impunément. 
Pour toutes ces raisons, de telles paroles m’intéressent. Je les trouve pleines de sens et d’une pertinence stupéfiante...
Au-delà du « tous pour un ».
D’abord je remarque que ce n’est pas une « unité pour » ni une « unité contre » que l’évangéliste me décrit. Le ciment qu‘il évoque n’est ni une cause légitime à défendre, ni une idée fédératrice à promouvoir, ni un homme exceptionnel à suivre : c’est curieusement quelque chose de plus intérieur, de moins tapageur, de plus mystérieux : une présence, « toi en moi... moi en toi... eux en nous ». C’est ce qui me touche et m’interpelle. 
 
En effet, « l’unité pour » ou « l’unité contre » sont les pratiques classiques dont on use constamment. Mais elles sont très fragiles, très aléatoires, très circonstancielles. Il suffit que la cause soit acquise ( ou perdue ), que des idées nouvelles en émergeant supplantent les anciennes, que l’homme providentiel s’égare, ... pour que réapparaissent les démons de la division, les rivalités de pouvoir et les querelles du chacun pour soi. Bien sûr, je sais qu’il faut de l’union pour lutter et pour bâtir. Mais peut-être n’est-ce pas suffisant ?
Au-delà de l’identique.
J’observe aussi que l’unité dont parle Jésus n’est pas non plus une « unité comme ». Il n’est nullement question d’un modèle universel auquel impérativement il conviendrait de se référer ni d’un devoir de ressemblance qui garantirait une cohésion certaine et solide.  
 
La conformité - voire le conformisme - auxquels conduit fatalement « l’unité comme » est tentante car elle sécurise en stigmatisant les conflits et en fournissant une assise morale pour la vie collective. Mais les risques sont immenses : l’uniformisation sclérosante, le totalitarisme, l’intolérance, l’exclusion... Etats, Eglises, sectes, partis, familles, ... légions sont les groupes qui en présentent de bien tristes exemples. 
 
Ici, de nouveau, on pourra me répondre, avec juste raison, que des valeurs, des principes et des règles sont absolument nécessaires si l’on veut que la société fonctionne le plus humainement possible. Oui, c’est vrai, j’en conviens. Mais peut-être que le plus important, une seconde une fois, ne se trouve encore pas là ?
L’unité plurielle.
En fait, Jésus emploie une toute autre expression : « Comme toi Père tu es en moi ...moi en toi ...eux en nous ».  
 
Cette formulation est surprenante. Elle peut même mettre mal à l’aise en raison de son caractère intimiste et mystique. Elle peut conduire à penser que Jésus songe à une unité fusionnelle éthérée qui finalement serait bien peu crédible et aboutirait en définitive aux mêmes travers que ceux énoncés plus haut. 
 
Mais il convient de ne pas commettre de contresens. Si je lis bien c’est tout l’inverse qui est dit : « toi en moi... moi en toi... eux en nous ». A chaque fois l’identité de chaque partenaire est pleinement affirmée. Personne ne disparaît. Au contraire, la spécificité de l’autre, son existence propre, sa présence, sont posées simultanément et de façon équivalente à celle de celui qui parle. Ainsi, ce que Jésus propose c’est une « unité avec » c’est-à-dire une unité qui repose sur l’accueil en soi-même de l’autre tel qu’il est et sur son respect intégral, sans aucune tentative pour le modeler, l’arranger ou le contraindre. 
 
On se situe ici à cent lieues des deux premières formules, car ce qui est recherché ce n’est plus le résultat mais la qualité de la relation. Ce qui compte ce n’est plus le faire mais l’être, la personne, le sujet : on atteint alors enfin l’essentiel et l’on peut commencer à construire. La pensée de Jésus est foncièrement personnaliste... 
 
Cette « unité avec » ne s’oppose pas aux autres formes d’unité : elle les fonde. Voilà pourquoi ce que dit Jésus me convainc. En effet, chacun aspire au plus profond à être reconnu et c’est ainsi qu’il entend s’unir. Jamais personne n’acceptera d’être nié ni refusé et c’est sur cette considération légitime que doit reposer le lien. Si cette condition est remplie on peut durablement s’allier pour militer ou pour organiser la vie commune. Par contre, si l’on s’y soustrait la zizanie réapparaît irrémédiablement. L’unité ne peut se comprendre que comme accueil du pluriel. 
 
Les applications concrètes sont évidentes. Par exemple, l’Europe ne pourra jamais se réaliser contre les intérêts d’un membre ou d’une partie de sa population. Dans un couple, l’harmonie ne peut s’édifier ni sur la défaite ni sur le faux-semblant. L’intégration de l’immigré, si elle doit avoir lieu, ne peut en aucun cas signifier, pour celui qui en bénéficie, abandon de sa culture, de son histoire, de ses attaches. Il faut toujours faire avec. Telle est la règle.  
Réaliser l’utopie.
Un tel programme apparaît très beau, très généreux, très enthousiasmant. Mais n’est-il pas irréaliste ? C’est vrai, ce que propose Jésus est bien difficile, car il ne s’agit pas de miser sur le simple compromis tactique mais de tendre vers l’authentique consensus. Une gageure... Un véritable acte de foi... Une utopie... Cependant pourquoi ne pas revenir voguer sur de telles eaux à l’heure où le sens nous manque et où nos repères disparaissent. 
 
Pour vivre cela concrètement il n’y a pas de recette. L’hétérogénéité acceptée que représente « l’unité avec » s’élabore sur le débat, la relation et l’apport mutuel en laissant subsister - en la respectant même - l’éventuelle fracture du désaccord. Il faut supporter là un paradoxe et une déchirure. Mais n’est-ce pas le prix à payer pour vraiment s’enrichir des différences ? Car c’est à travers l’espace qu’engendre la contradiction, voire l’opposition, que du nouveau peut naître, à la condition bien sûr que chacun ne reste pas muré dans ses monolithismes. 
 
On évolue sur le fil du rasoir. L’unité dont il est question ne se présente plus sous l’image confortable d’un état préexistant vers lequel on n’aurait simplement qu’à avancer. Elle consiste en un cheminement quotidien à consolider en permanence au cours d’allers-retours incessants, de tâtonnements nombreux, de nouveaux départs perpétuels. C’est fatigant, parfois même décourageant. Mais c’est aussi rassurant car place est laissée à la créativité, à la responsabilité, à la liberté, au dialogue, au dépassement. Au fond, cette « unité avec » permet de vivre pleinement en homme. C’est en cela, comme le savait Jésus, qu’elle est, à mes yeux, un signe fort de la crédibilité et de l’éminence de son message.